Mais les dieux veillent à exécuter leurs desseins impénétrables. Ils avaient déjà placé la mort du côté de Mégare. C’est là que Virgile la rencontre une après-midi en plein soleil. Elle ne l’emporte pas tout de suite, elle le marque seulement pour une prochaine visite. Comme le boucher qui met d’abord son sceau de goudron sur la laine des agneaux puis va boire le coup avec le berger et la bergère. Virgile a juste le temps de se traîner à Athènes où il rencontre Auguste qui revenait d’Orient, et c’est Auguste qui le ramène à Brindes. Virgile ne cesse de réclamer ses manuscrits. Il veut les brûler. Il n’a jamais été éloquent. Il ne l’est pas ; son mal mange ses paroles, mais il y a tant d’insistante détresse dans ses gémissements que son entourage n’en peut plus de résistance. À bout de forces on va peut-être enfin lui rendre L’Énéide pour qu’il la jette dans le feu, mais la vie s’est plus vite fatiguée en lui qu’en sa patrie le désir instinctif de survivre, et il meurt sans rien détruire, que lui-même, le onzième jour des calendes d’octobre sous le consulat de Sentius et de Lucretius.
C’est dix-neuf ans avant Jésus-Christ. Ce qui lui permettra de n’habiter l’enfer qu’en hôte libre. Et le soir du vendredi saint 8 avril 1300, après Jésus-Christ, il pourra chasser l’once et la louve des talons de Dante et le guider à travers les royaumes souterrains.
Son corps, venu à la vie au bord d’une route des environs de Mantoue, fut enterré au bord d’une route des environs de Pouzzoles, à deux pas de la deuxième borne milliaire. Il avait composé pour lui une épitaphe modeste :
« Mantoue m’a donné le jour ; la Calabre m’a ravi ;
Aujourd’hui, Parthénope me possède.
J’ai chanté les pâturages, les champs et les héros. »

En 1907, les après-midi de novembre étaient des fantasmagories de ténèbres et d’or. Dès quatre heures, le vent mélangeait la nuit avec le feuillage des arbres. Tout le pays était couvert de plusieurs épaisseurs de chênes de toutes les essences. Ces bois sauvages venaient frotter les murs même de la ville. Cependant, aux abords immédiats des portes, quelques grosses fermes, deux ou trois châteaux romantiques et un grand nombre de petites « folies » seigneuriales très belles et très vieilles creusaient dans la forêt des espaces libres. Il y avait ainsi de beaux labours en roue de paon, de petits vignobles armés de saules à chaque raie, des parcs recouverts de sycomores et de platanes, de longues allées d’ormes, des bassins d’acier couchés à plat sous des bouleaux et des peupliers, des fontaines encadrées de bosquets d’érables, et des terrasses abandonnées sous d’immenses marronniers où des balustres de grès rose s’enterraient dans les feuilles mortes.
Tout cela était habité par de grands noms à extravagances et à vertiges. À part deux ou trois paysans, qu’on ennoblissait d’ailleurs, et qui étaient dits de Rochebrune, de Beauvoisin, de La Clémente, le reste était en hobereaux, dont quelques-uns vieilles filles. Tandis que les compères en blouse dormaient debout, avec seulement un extraordinaire éclair de vivacité tous les cinq ou six ans pour avaler brusquement quelque héritage mal défendu, les armoiries roulaient carrosse, de tous les côtés. Le carrossier aurait dit petit carrosse ; à part même le dog-cart attelé de six mules dans lequel Beaumont, chaque dimanche, précipitait ses quatre filles à plein galop vers la messe, la calèche de Mme de Colomban, et les boggeys de Nossage, Saléon et de Montéglin ; le reste allait à pied. Sur terre. Mais dans les passions tout le monde avait d’extraordinaires équipages en regard desquels les six mules n’étaient rien ; ni cette calèche dans laquelle pourtant Mgr l’évêque était mort, disait-on, d’émotions trop fortes pour son âge, et Mlle Berthe était née, d’intempéries prématurées.
C’étaient de vrais équipages de maîtres. Dans ce train-là personne ne craignait les chevaux sauvages ni entiers ; le vice ne s’y domptait pas au mors mais à l’usage. L’écho d’un coup de fusil dans les bois collait aux vitres vingt visages de femmes blêmes, bouches ouvertes. Souvent la mère et la fille étaient côte à côte au carreau ; cela pouvait conclure aussi bien pour l’une que pour l’autre. Dans tout le canton que le bruit du coup de feu avait touché, il y avait des mains sur le cœur, et des respirations arrêtées, et des remords. Les secrets venaient faire une brusque visite et leurs bottes vernies craquaient dans les couloirs. Jusqu’au moment où l’on voyait l’imbécile déboucher du rond-point avec une bécasse à la main ou tante Mathilde, le fusil sur l’épaule, des perdreaux fourrés dans le corsage à la place des seins. Une fois ou deux l’imbécile revint sans bécasse et jeta le fusil fumant sur le lit de madame. Une fois, non pas tante Mathilde, mais la vieille baronne de Buis tira le coup du roi sur un très beau jeune homme parfaitement inconnu que personne ne réclama et qui resta trois jours défait sous les renards au bout de l’allée cavalière. Jeanne de Buis essaya de crier, mais comme disait la baronne : « Les filles d’aujourd’hui s’enrouent vite. »
Il me fallait regarder le feuillage des arbres comme une somptueuse peau de tigre. Il recouvrait un corps cruel. En novembre, dans les petits collèges de province on n’a pas encore bien commencé les classes. Il faut que les nouveaux professeurs se soient habitués à l’exil ; il y a encore beaucoup de mélancolie dans les équations du second degré. À la récréation de quatre heures nous allions voler des coings. La porte de la cour débouchait en pleins champs ; le crépuscule l’enduisait de phosphore vert. Le concierge était cordonnier, donc anarchiste. Il suffisait de faire ce que nous appelions : la case de l’oncle Tom. Cela consistait à entrer en silence chez notre libertaire et à se ranger autour de son établi. Un point c’est tout ; le reste se passait en airs penchés, en soupirs et en étalages de misère jusqu’à ce qu’il ouvre la porte de derrière et qu’il nous dise : « Foutez le camp. » Alors surgissait un chêne devenu un grand cheval d’or. Il émergeait d’entre les blocs d’une nuit grasse légèrement beurrée de vert. Il galopait en relevant très haut d’énormes jambes poilues tellement dorées qu’elles en étaient pourpres.
Les cognassiers étaient en haies au fond des parcs en bordure le long des ruisseaux et des chemins privés ; il fallait se glisser à l’aveuglette, mais nous connaissions bien les lieux. Les ormes immenses, plusieurs fois centenaires, arrachaient pesamment à la nuit leurs dos de bisons. Leur pelage de cuivre étonnamment fourbi dans lequel le vent balançait des villes entières de corneilles suait une odeur de désert sauvage.
Nous passions plusieurs sauts-de-loup en pataugeant à la file indienne à travers les menthes. Nous montions à une butte où grondait la carapace de fer rouillée d’une vieille noria. De là le regard pouvait raser le sommet des arbres. Le soir faisait moutonner cette mer de bronze ; des embruns d’or, des poussières d’oiseaux, la dernière ronde des grands éperviers volaient ; de temps en temps, des peupliers soufflaient des jets étincelants, et dans le mélange verdâtre de la nuit et du soir, le balancement des sycomores découvrait la couronne de quelque château. Il fallait savoir le jour de la semaine. Si c’était whist chez la Colomban on pouvait rencontrer des équipages, mais surtout, si c’était la foire au chef-lieu, il fallait se méfier des piétons solitaires qui choisissaient précisément le chien et loup pour rejoindre les femmes abandonnées. Nous étions au courant de toutes les intrigues ; les sentiers dérobés et les chambres secrètes n’avaient pas de secrets pour nous. L’année du catéchisme, ceux qui l’avaient suivi connurent les mots d’œuvres de chair. Ils leur avaient été indiqués, sans plus, par un abbé géant en brique rouge. Nous fîmes avec ces mots une sorte de charme rose et chaud. Et, les quelques fantômes de velours qu’il nous arriva de rencontrer, sautant de hallier en hallier vers de la mousseline, nous les appelâmes des œuvres de chair. La grâce de cette incantation suffisait à nous donner contre eux une sorte de grand courage ironique.
Le vent étant pris, on se reglissait sous bois. Les escapades de quatre heures s’arrêtaient au rond-point. On ne poussait jusqu’à la vieille balustrade que le jeudi. Du rond-point, en trottant l’aller-retour, on arrivait largement à temps pour rentrer à l’étude de cinq heures. Et, d’ailleurs, si le jeudi on poussait plus avant, c’était par simple goût de compliquer les choses. Les cognassiers du rond-point étaient moins surveillés et donnaient des fruits plus gros. On ne pouvait en porter que trois ; il fallait cinq heures pour en manger un, avec des dents neuves ; ils duraient trois études et deux classes de dessin. La digestion d’un de ces fruits d’or lourd était une affaire considérable.
Certes, tout était joie et bruissement de tête. On arrivait à bout d’haleine au rond-point et on se jetait tout de suite à plat ventre dans l’herbe. Le froid faisait craquer les cosses des genêts et, de tout le temps qu’on restait plaqué, on avait les cheveux raides à imaginer que, tout autour de nous, quelqu’un se promenait en faisant craquer de petits souliers luisants, ou des bottes. Au bout d’un moment on relevait le nez. Le rond-point avait six allées en étoile. Du côté de Valbelle, c’était franc. Face au couchant on pouvait voir à contre-jour la longue et large allée toute vide et, là-bas au bout, une lointaine fumée dans les jachères. Du côté de Bénévent, de Villevieille, de l’Esculier, malgré le soir, quelques flèches de phosphore éclairaient encore de loin en loin le sous-bois. La tache blanche sous les ormes, du côté de Châteauneuf, c’était une statue de Diane. On la connaissait. Restait le côté d’Antonaves. Là, ténèbres et mystères. Alors, il fallait rester coi jusqu’à ce que, là-bas, tout au bout d’Antonaves, la lampe s’allume derrière la fenêtre quadrillée du château. Tout ça très succulent. On s’en léchait les lèvres, on riait sans bruit les uns aux autres. On se faisait chut en se barrant les lèvres d’un doigt. L’affaire en elle-même était rapide. Deux ou trois fois on l’appela officiellement un vol. En réalité, c’était une ivresse noir et or. On sautait dans la nuit vers un parfum musqué qui aurait à lui seul décidé des gestes beaucoup plus amples. Les fruits frappaient les mains d’eux-mêmes. On arrachait de droite et de gauche. On s’en bourrait un plus gros dans le sein du blouson. On écartait tous ensemble d’un même trot et on partait à l’aveuglette en pleine course à travers la nuit. Il ne fallait plus s’arrêter. Il ne s’agissait pas d’arriver à temps pour l’étude de cinq heures. L’anarchiste nous attendait pour sonner la cloche. Il s’agissait de pousser éperdument notre corps jusqu’à ses limites pour que, gorgé de peur, de nocturne et d’efforts, il fasse éclater dans nos yeux éblouis les mirages qui récompensent les athlètes exténués.
Car il était moins question de coings que d’Hespérides. Le bois jaune qu’on râpait à pleines dents dans le fruit suintait bien un vinaigre très excitant, mais à voir avec quelle ardeur nous pressions cette éponge de centurion sur notre bouche on aurait pu facilement deviner que nous étions déjà prisonniers de la grande entreprise des hommes. Nous pouvions passer avec une superbe indifférence devant les corbeilles de coings étalées aux bancs des épiceries. Nous n’avions d’appétit que pour descendre aux enfers. Mais depuis longtemps, les dieux pourris n’aimaient plus que le sang cacheté. Nous avions laissé les plus primitifs d’entre nous poursuivre le décevant appel des ombres avec des lézards éventrés et le vin des blessures. Nous savions que l’oracle ne parle que pour la victime et que c’est devant elle seule que s’ouvrent les portes d’Hadès. Tout le long de l’étude de cinq heures, derrière des remparts de livres, nous mâchions de solides bouchées de ce fruit haschisch blond, filandreux, aigre, qui asséchait notre salive comme un désert et nous laissait à la fin la gorge plâtrée d’un mortier de sucre et de musc. Le somptueux travail qu’une digestion de géant commençait tout de suite à nous enivrer. Déjà, les théorèmes boursouflés accolaient follement leurs triangles, et, sur les pages des géométries, à l’interférence des cercles, tremblaient les irisations des coups de pierre sur l’eau. Déjà, Marie Stuart, armée de tendres charmes, jaillie comme Pallas du front de M. Seignobos, marchait sur les landes déclives de nos pupitres, avec ses chiens, ses amants et son bourreau. Les anthologies sonnaient d’impérieux boute-selle, et, dans nos yeux de poissons morts, bouillonnaient des Oceano nox gigantesques ; nos bouches bavaient sous les baisers d’Ophélie. La cloche de sept heures nous sauvait juste du scandale d’une ivresse publique. Pliés dans nos pèlerines noires et la tête couverte du capuchon nous laissions s’égailler nos camarades. Nous nous tirions dans l’ombre des piliers tant que la route qui s’en allait vers la ville n’était pas vide. Alors, comme des oisons, ou comme des moines à qui vient d’être annoncé le délicieux désagrément d’un miracle, nous nous avancions sous les pauvres petits réverbères roses vers la porte du faubourg.
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<p class="" style="font-family:'Times New Roman', sans-serif;text-align:justify;">Mais les dieux veillent à exécuter leurs desseins impénétrables. Ils avaient déjà placé la mort du côté de Mégare. C’est là que Virgile la rencontre une après-midi en plein soleil. Elle ne l’emporte pas tout de suite, elle le marque seulement pour une prochaine visite. Comme le boucher qui met d’abord son sceau de goudron sur la laine des agneaux puis va boire le coup avec le berger et la bergère. Virgile a juste le temps de se traîner à Athènes où il rencontre Auguste qui revenait d’Orient, et c’est Auguste qui le ramène à Brindes. Virgile ne cesse de réclamer ses manuscrits. Il veut les brûler. Il n’a jamais été éloquent. Il ne l’est pas ; son mal mange ses paroles, mais il y a tant d’insistante détresse dans ses gémissements que son entourage n’en peut plus de résistance. À bout de forces on va peut-être enfin lui rendre <span style="margin:0px;font-style:italic;">L’Énéide</span> pour qu’il la jette dans le feu, mais la vie s’est plus vite fatiguée en lui qu’en sa patrie le désir instinctif de survivre, et il meurt sans rien détruire, que lui-même, le onzième jour des calendes d’octobre sous le consulat de Sentius et de Lucretius.</p>
<p class="" style="font-family:'Times New Roman', sans-serif;text-align:justify;">C’est dix-neuf ans avant Jésus-Christ. Ce qui lui permettra de n’habiter l’enfer qu’en hôte libre. Et le soir du vendredi saint 8 avril 1300, après Jésus-Christ, il pourra chasser l’once et la louve des talons de Dante et le guider à travers les royaumes souterrains.</p>
<p class="" style="font-family:'Times New Roman', sans-serif;text-align:justify;">Son corps, venu à la vie au bord d’une route des environs de Mantoue, fut enterré au bord d’une route des environs de Pouzzoles, à deux pas de la deuxième borne milliaire. Il avait composé pour lui une épitaphe modeste :</p>
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<p class="" style="font-family:'Times New Roman', sans-serif;"><span style="margin:0px;font-style:italic;">« Mantoue m’a donné le jour ; la Calabre m’a ravi ;</span></p>
<p class="" style="font-family:'Times New Roman', sans-serif;"><span style="margin:0px;font-style:italic;">Aujourd’hui, Parthénope me possède.</span></p>
<p class="" style="font-family:'Times New Roman', sans-serif;"><span style="margin:0px;font-style:italic;">J’ai chanté les pâturages, les champs et les héros. »</span></p>
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<p class="" style="font-family:'Times New Roman', sans-serif;text-align:justify;">En 1907, les après-midi de novembre étaient des fantasmagories de ténèbres et d’or. Dès quatre heures, le vent mélangeait la nuit avec le feuillage des arbres. Tout le pays était couvert de plusieurs épaisseurs de chênes de toutes les essences. Ces bois sauvages venaient frotter les murs même de la ville. Cependant, aux abords immédiats des portes, quelques grosses fermes, deux ou trois châteaux romantiques et un grand nombre de petites « folies » seigneuriales très belles et très vieilles creusaient dans la forêt des espaces libres. Il y avait ainsi de beaux labours en roue de paon, de petits vignobles armés de saules à chaque raie, des parcs recouverts de sycomores et de platanes, de longues allées d’ormes, des bassins d’acier couchés à plat sous des bouleaux et des peupliers, des fontaines encadrées de bosquets d’érables, et des terrasses abandonnées sous d’immenses marronniers où des balustres de grès rose s’enterraient dans les feuilles mortes.</p>
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<p class="" style="font-family:'Times New Roman', sans-serif;text-align:justify;">Tout cela était habité par de grands noms à extravagances et à vertiges. À part deux ou trois paysans, qu’on ennoblissait d’ailleurs, et qui étaient dits de Rochebrune, de Beauvoisin, de La Clémente, le reste était en hobereaux, dont quelques-uns vieilles filles. Tandis que les compères en blouse dormaient debout, avec seulement un extraordinaire éclair de vivacité tous les cinq ou six ans pour avaler brusquement quelque héritage mal défendu, les armoiries roulaient carrosse, de tous les côtés. Le carrossier aurait dit petit carrosse ; à part même le dog-cart attelé de six mules dans lequel Beaumont, chaque dimanche, précipitait ses quatre filles à plein galop vers la messe, la calèche de M<sup>me </sup>de Colomban, et les boggeys de Nossage, Saléon et de Montéglin ; le reste allait à pied. Sur terre. Mais dans les passions tout le monde avait d’extraordinaires équipages en regard desquels les six mules n’étaient rien ; ni cette calèche dans laquelle pourtant M<sup>gr</sup> l’évêque était mort, disait-on, d’émotions trop fortes pour son âge, et M<sup>lle</sup> Berthe était née, d’intempéries prématurées.</p>
<p class="" style="font-family:'Times New Roman', sans-serif;text-align:justify;">C’étaient de vrais équipages de maîtres. Dans ce train-là personne ne craignait les chevaux sauvages ni entiers ; le vice ne s’y domptait pas au mors mais à l’usage. L’écho d’un coup de fusil dans les bois collait aux vitres vingt visages de femmes blêmes, bouches ouvertes. Souvent la mère et la fille étaient côte à côte au carreau ; cela pouvait conclure aussi bien pour l’une que pour l’autre. Dans tout le canton que le bruit du coup de feu avait touché, il y avait des mains sur le cœur, et des respirations arrêtées, et des remords. Les secrets venaient faire une brusque visite et leurs bottes vernies craquaient dans les couloirs. Jusqu’au moment où l’on voyait l’imbécile déboucher du rond-point avec une bécasse à la main ou tante Mathilde, le fusil sur l’épaule, des perdreaux fourrés dans le corsage à la place des seins. Une fois ou deux l’imbécile revint sans bécasse et jeta le fusil fumant sur le lit de madame. Une fois, non pas tante Mathilde, mais la vieille baronne de Buis tira le coup du roi sur un très beau jeune homme parfaitement inconnu que personne ne réclama et qui resta trois jours défait sous les renards au bout de l’allée cavalière. Jeanne de Buis essaya de crier, mais comme disait la baronne : « Les filles d’aujourd’hui s’enrouent vite. »</p>
<p class="" style="font-family:'Times New Roman', sans-serif;text-align:justify;">Il me fallait regarder le feuillage des arbres comme une somptueuse peau de tigre. Il recouvrait un corps cruel. En novembre, dans les petits collèges de province on n’a pas encore bien commencé les classes. Il faut que les nouveaux professeurs se soient habitués à l’exil ; il y a encore beaucoup de mélancolie dans les équations du second degré. À la récréation de quatre heures nous allions voler des coings. La porte de la cour débouchait en pleins champs ; le crépuscule l’enduisait de phosphore vert. Le concierge était cordonnier, donc anarchiste. Il suffisait de faire ce que nous appelions : la case de l’oncle Tom. Cela consistait à entrer en silence chez notre libertaire et à se ranger autour de son établi. Un point c’est tout ; le reste se passait en airs penchés, en soupirs et en étalages de misère jusqu’à ce qu’il ouvre la porte de derrière et qu’il nous dise : « Foutez le camp. » Alors surgissait un chêne devenu un grand cheval d’or. Il émergeait d’entre les blocs d’une nuit grasse légèrement beurrée de vert. Il galopait en relevant très haut d’énormes jambes poilues tellement dorées qu’elles en étaient pourpres.</p>
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<p class="" style="font-family:'Times New Roman', sans-serif;text-align:justify;">Les cognassiers étaient en haies au fond des parcs en bordure le long des ruisseaux et des chemins privés ; il fallait se glisser à l’aveuglette, mais nous connaissions bien les lieux. Les ormes immenses, plusieurs fois centenaires, arrachaient pesamment à la nuit leurs dos de bisons. Leur pelage de cuivre étonnamment fourbi dans lequel le vent balançait des villes entières de corneilles suait une odeur de désert sauvage.</p>
<p class="" style="font-family:'Times New Roman', sans-serif;text-align:justify;">Nous passions plusieurs sauts-de-loup en pataugeant à la file indienne à travers les menthes. Nous montions à une butte où grondait la carapace de fer rouillée d’une vieille noria. De là le regard pouvait raser le sommet des arbres. Le soir faisait moutonner cette mer de bronze ; des embruns d’or, des poussières d’oiseaux, la dernière ronde des grands éperviers volaient ; de temps en temps, des peupliers soufflaient des jets étincelants, et dans le mélange verdâtre de la nuit et du soir, le balancement des sycomores découvrait la couronne de quelque château. Il fallait savoir le jour de la semaine. Si c’était whist chez la Colomban on pouvait rencontrer des équipages, mais surtout, si c’était la foire au chef-lieu, il fallait se méfier des piétons solitaires qui choisissaient précisément le chien et loup pour rejoindre les femmes abandonnées. Nous étions au courant de toutes les intrigues ; les sentiers dérobés et les chambres secrètes n’avaient pas de secrets pour nous. L’année du catéchisme, ceux qui l’avaient suivi connurent les mots d’œuvres de chair. Ils leur avaient été indiqués, sans plus, par un abbé géant en brique rouge. Nous fîmes avec ces mots une sorte de charme rose et chaud. Et, les quelques fantômes de velours qu’il nous arriva de rencontrer, sautant de hallier en hallier vers de la mousseline, nous les appelâmes des œuvres de chair. La grâce de cette incantation suffisait à nous donner contre eux une sorte de grand courage ironique.</p>
<p class="" style="font-family:'Times New Roman', sans-serif;text-align:justify;">Le vent étant pris, on se reglissait sous bois. Les escapades de quatre heures s’arrêtaient au rond-point. On ne poussait jusqu’à la vieille balustrade que le jeudi. Du rond-point, en trottant l’aller-retour, on arrivait largement à temps pour rentrer à l’étude de cinq heures. Et, d’ailleurs, si le jeudi on poussait plus avant, c’était par simple goût de compliquer les choses. Les cognassiers du rond-point étaient moins surveillés et donnaient des fruits plus gros. On ne pouvait en porter que trois ; il fallait cinq heures pour en manger un, avec des dents neuves ; ils duraient trois études et deux classes de dessin. La digestion d’un de ces fruits d’or lourd était une affaire considérable.</p>
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<p class="" style="font-family:'Times New Roman', sans-serif;text-align:justify;">Certes, tout était joie et bruissement de tête. On arrivait à bout d’haleine au rond-point et on se jetait tout de suite à plat ventre dans l’herbe. Le froid faisait craquer les cosses des genêts et, de tout le temps qu’on restait plaqué, on avait les cheveux raides à imaginer que, tout autour de nous, quelqu’un se promenait en faisant craquer de petits souliers luisants, ou des bottes. Au bout d’un moment on relevait le nez. Le rond-point avait six allées en étoile. Du côté de Valbelle, c’était franc. Face au couchant on pouvait voir à contre-jour la longue et large allée toute vide et, là-bas au bout, une lointaine fumée dans les jachères. Du côté de Bénévent, de Villevieille, de l’Esculier, malgré le soir, quelques flèches de phosphore éclairaient encore de loin en loin le sous-bois. La tache blanche sous les ormes, du côté de Châteauneuf, c’était une statue de Diane. On la connaissait. Restait le côté d’Antonaves. Là, ténèbres et mystères. Alors, il fallait rester coi jusqu’à ce que, là-bas, tout au bout d’Antonaves, la lampe s’allume derrière la fenêtre quadrillée du château. Tout ça très succulent. On s’en léchait les lèvres, on riait sans bruit les uns aux autres. On se faisait chut en se barrant les lèvres d’un doigt. L’affaire en elle-même était rapide. Deux ou trois fois on l’appela officiellement un vol. En réalité, c’était une ivresse noir et or. On sautait dans la nuit vers un parfum musqué qui aurait à lui seul décidé des gestes beaucoup plus amples. Les fruits frappaient les mains d’eux-mêmes. On arrachait de droite et de gauche. On s’en bourrait un plus gros dans le sein du blouson. On écartait tous ensemble d’un même trot et on partait à l’aveuglette en pleine course à travers la nuit. Il ne fallait plus s’arrêter. Il ne s’agissait pas d’arriver à temps pour l’étude de cinq heures. L’anarchiste nous attendait pour sonner la cloche. Il s’agissait de pousser éperdument notre corps jusqu’à ses limites pour que, gorgé de peur, de nocturne et d’efforts, il fasse éclater dans nos yeux éblouis les mirages qui récompensent les athlètes exténués.</p>
<p class="" style="font-family:'Times New Roman', sans-serif;text-align:justify;">Car il était moins question de coings que d’Hespérides. Le bois jaune qu’on râpait à pleines dents dans le fruit suintait bien un vinaigre très excitant, mais à voir avec quelle ardeur nous pressions cette éponge de centurion sur notre bouche on aurait pu facilement deviner que nous étions déjà prisonniers de la grande entreprise des hommes. Nous pouvions passer avec une superbe indifférence devant les corbeilles de coings étalées aux bancs des épiceries. Nous n’avions d’appétit que pour descendre aux enfers. Mais depuis longtemps, les dieux pourris n’aimaient plus que le sang cacheté. Nous avions laissé les plus primitifs d’entre nous poursuivre le décevant appel des ombres avec des lézards éventrés et le vin des blessures. Nous savions que l’oracle ne parle que pour la victime et que c’est devant elle seule que s’ouvrent les portes d’Hadès. Tout le long de l’étude de cinq heures, derrière des remparts de livres, nous mâchions de solides bouchées de ce fruit haschisch blond, filandreux, aigre, qui asséchait notre salive comme un désert et nous laissait à la fin la gorge plâtrée d’un mortier de sucre et de musc. Le somptueux travail qu’une digestion de géant commençait tout de suite à nous enivrer. Déjà, les théorèmes boursouflés accolaient follement leurs triangles, et, sur les pages des géométries, à l’interférence des cercles, tremblaient les irisations des coups de pierre sur l’eau. Déjà, Marie Stuart, armée de tendres charmes, jaillie comme Pallas du front de M. Seignobos, marchait sur les landes déclives de nos pupitres, avec ses chiens, ses amants et son bourreau. Les anthologies sonnaient d’impérieux boute-selle, et, dans nos yeux de poissons morts, bouillonnaient des <span style="margin:0px;font-style:italic;">Oceano nox</span> gigantesques ; nos bouches bavaient sous les baisers d’Ophélie. La cloche de sept heures nous sauvait juste du scandale d’une ivresse publique. Pliés dans nos pèlerines noires et la tête couverte du capuchon nous laissions s’égailler nos camarades. Nous nous tirions dans l’ombre des piliers tant que la route qui s’en allait vers la ville n’était pas vide. Alors, comme des oisons, ou comme des moines à qui vient d’être annoncé le délicieux désagrément d’un miracle, nous nous avancions sous les pauvres petits réverbères roses vers la porte du faubourg.</p>
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