Bonjour Pierre,
Tu as un beau Fukinagashi, bien lisible dans sa dynamique générale.
Il présente toutefois un caractère un peu atypique, notamment par le mouvement marqué de la première branche, qui attire le regard et participe fortement à l’expression de l’arbre.
Ce choix renforce le sentiment de lutte et de tension, même s’il s’éloigne légèrement des formes plus classiques, où la structure est souvent plus progressive.
C’est exactement ce qui fait l’intérêt de cet arbre.
Voici quelques lignes en fonction de l’enseignement que j’ai reçu.
Fukinagashi (battu par les vents)
Le Fukinagashi, ou style battu par les vents, exprime de manière directe et lisible l’action constante d’un vent dominant sur l’arbre. L’ensemble de la construction doit permettre au spectateur de ressentir cette force invisible à travers la dynamique des formes.
Les conifères se prêtent particulièrement bien à ce style, car ils poussent souvent en altitude et dans des zones exposées. Les feuillus s’y prêtent généralement moins naturellement, bien que certains puissent l’exprimer avec plus de subtilité.
Dans la plupart des styles, les arbres sont plantés verticalement, à l’exception notamment du Fukinagashi et du Shakan.
Le Fukinagashi doit exprimer la force et la direction du vent. Il s’inspire d’arbres ayant poussé dans des conditions naturelles difficiles, soumis en permanence à des vents dominants.
L’essentiel de ce style réside dans la mise en évidence de cette contrainte : le vent oriente l’ensemble de la ramure dans une seule direction. Il s’agit de faire ressentir un mouvement continu, comme si le vent soufflait encore.
Ce style peut être associé à différentes formes. Par exemple, un Chokkan dont on supprimerait les branches d’un côté peut évoluer vers un Fukinagashi. De même, un Moyogi ayant poussé sur une falaise exposée peut naturellement suggérer cette influence du vent. Ce style peut également s’exprimer en groupe ou en semi-cascade.
La tête de l’arbre, bien que présente, n’est pas l’élément principal. Ce sont surtout la direction, l’orientation et l’allongement des branches qui caractérisent le Fukinagashi. On doit avant tout ressentir la force du vent.
Le tronc ne peut rester parfaitement droit, sous l’effet du vent, il est incliné, parfois fortement. Les branches se développent majoritairement d’un seul côté et sont souvent longues. Il convient donc de les laisser pousser librement, en limitant le pincement. En revanche, certaines parties, notamment le sommet, peuvent être plus travaillées afin de renforcer la dynamique générale.
Le haut de l’arbre doit exprimer plus fortement encore la contrainte du vent que la base. Cette impression est d’autant plus marquée que le tronc est incliné.
Dans un arbre battu par les vents, le système racinaire traduit lui aussi la lutte et l’adaptation aux contraintes du milieu. Il ne peut pas être neutre. L’apparence de la ramure est primordiale, mais les racines jouent également un rôle essentiel dans la crédibilité du Fukinagashi.
On devrait distinguer dans la lecture d’un fukinagashi tout comme pour un Shakan, ce qu’on appelle les hikine (racines tirantes) et les ukene (racines de soutien).
Les ukene, ou racines de soutien, se situent du côté de l’inclinaison du tronc. Elles semblent recevoir et porter le poids de l’arbre. Ces racines sont généralement plus courtes et parfois davantage enfoncées dans le sol, ce qui renforce l’impression de charge et de stabilité. Sans ukene convaincantes, un Fukinagashi paraît souvent “posé” plutôt que véritablement forgé par les éléments.
Une mise en valeur plus marquée des ukene renforcerait encore le caractère de l’arbre.
Les hikine, littéralement racines tirantes, sont situées du côté opposé à l’inclinaison du tronc. Elles donnent l’impression que l’arbre s’agrippe au sol pour résister à la force qui le fait pencher. Leur rôle visuel est fondamental, car elles participent directement à la sensation de tension et de dynamisme.
Dans le style Fukinagashi, on peut également observer des racines exposées ou légèrement soulevées (ukine), qui suggèrent l’érosion, le déchaussement progressif et un sol pauvre ou battu par les éléments. Elles apparaissent généralement près du collet, du côté exposé au vent. Ces effets doivent toutefois rester mesurés : trop de racines apparentes affaiblissent visuellement l’arbre.
Un nebari en étoile n’est donc pas particulièrement adapté à ce style. On privilégiera un enracinement plus marqué du côté des branches développées.
Les branches, sous l’effet du vent, peuvent se courber et même croiser le tronc : c’est l’un des rares styles où cela peut être admis, à condition que cela soit justifié par la dynamique du vent.
On peut également observer, dans la nature, des expressions différentes : certains Fukinagashi présentent un tronc allant dans le sens du vent, d’autres semblant lui résister. Il ne s’agit pas d’une règle académique, mais d’une lecture naturaliste.
En exposition, ce sont le plus souvent les formes allant dans le sens du vent qui sont présentées.
La table (shoku).
Concernant la tablette, dans le système Shin, Gyo, So, les feuillus sont généralement considérés, à quelques exceptions près, comme des arbres Gyo. Il leur correspond donc une table de type Gyo.
Dans le bonsaï traditionnel, les tables doivent rester sobres afin de ne pas concurrencer l’arbre, qui demeure l’élément principal. Elles sont généralement de couleur sombre, mate, et leurs proportions doivent rester équilibrées.
Une table Gyo est élégante, avec des formes plus arrondies que les tables Shin, plus massives. Une tablette à barreaux (sanjoku) est tout à fait adaptée aux feuillus et reste d’un emploi facile. Contrairement à certaines idées reçues, des conifères à tronc fin peuvent également être présentés sur ce type de tablette.
La hauteur de la tablette doit être adaptée à celle de l’arbre. L’exemple d’un bunjin présenté sur une jita illustre bien cette relation.
Le pot.
Le pot est très joli, mais il attire légèrement le regard.
Dans ce type de composition, l’arbre gagnerait sans doute à être présenté dans un pot ovale, ce qui renforcerait la lecture du mouvement et accentuerait le caractère battu par les vents.
Un pot vernissé et de couleur.
Le pot peut être légèrement décalé sur la tablette en fonction de son sens, mais ne doit jamais dépasser le plateau (tenban).
Un petit plus.
Une subtilité, pas toujours facile à mettre en œuvre : un arbre qui se développe vers la gauche accentue souvent le caractère dramatique. Allant à contre-sens de la lecture naturelle du regard, il renforce l’impression de lutte, tandis qu’un arbre orienté vers la droite paraît plus fluide.
Voilà Pierre, comme déjà dit, ce qui précède reflète l’enseignement que j’ai reçu, issu du bonsaï traditionnel. Chacun reste bien entendu libre de s’en inspirer… ou non, selon sa sensibilité.