Elle et Lui

Elle était toujours pressée.

Il y avait toujours trop à faire dans sa vie, beaucoup trop remplie. Entre ces réunions qui s’éternisaient, le transport, à des milliers d’âmes perdues sur les périfs’, dans la solitude ouatée de son véhicule, à faire la queue sans cesse, queue sur les routes, queue des transports en commun, queue des supermarchés, queue pour demander, pour recevoir, pour vivre en pointillés et mourir entre parenthèses, elle courait.

Elle courait pour tout, et ne vivait que par compromissions avec Chronos, pataugeant dans une bulle de modes et d’accumulation de biens qui lui faisait confondre bonheur et possesion.

Etait-elle heureuse? Elle n’en savait rien, alors elle achetait un aller-retour pour la Grosse Pomme, l’oreillette vissée à la Petite pomme, comme une annexe de soi inscrite sur les pages illusoires de sa face de bouc personnelle.

Etait elle entourée? Elle avait un "ami" , un de ceux, interchangeables, qui occupent un espace à défaut de son coeur, une "relation", pour faire comme les autres, pour ne pas être tout à fait seule. Elle avait fait deux enfants, d’ailleurs, pour faire comme les autres, des gamins refilés à la garderie en semaine, en centres aérés le week end, en colo l’été, parce "non mais, mon épanouissement personnel, alors".

Elle était seule, esseulée, abandonnée de tous parce que tous avaient été abandonnés par elle, et de tout ça, elle n’en savait rien.

Et puis.

Et puis un jour, un de ces jours à couper au couteau parce qu’ils ne servent à rien, pour beaucoup, sans qu’ils sachent que toutes ces perles qu’ils voudraient jeter forment le collier de leur vie, et queil n’y en a qu’un; ce jour donc, entre deux arrêts de bus et trois réunions essentielles pour l’avenir de l’humanité souffrante, elle Le vit.

Il était là, unique, immobile, vertical et solide, au milieu de la foule passante et lassée, derrière une vitrine qui reflétait vaguement l’incolore du ciel, perdu entre deux pins grandioses et vigoureux, attendant on ne sait quelle main hypothétique, dans l’ouate ventrue de son pot de terre.

Elle s’arrêta, ce qu’elle n’avait jamais fait. On ne peut s’arrêter lorsqu’on vit comme elle, une vie si pleine. Et puis là, lespace d’un instant, dans le mouvement léger de la feuille rouge, dans l’écartement de la branche et la vague creusée du tronc lissé de mousse, elle vit l’éternité.

Dans l’écroulement de ses certitudes, l’arbre avait vaincu.